Qui ne comprend pas un regard ne comprendra pas mieux une explication. (Proverbe arabe)
Cette photographie allait orienter durablement mon regard. Elle est l’une des premières images où apparaît ce qui va devenir le cœur de mon travail : l’attention portée à ceux qui traversent la ville sans laisser de trace, ces présences ordinaires dont l’évidence même finit par les rendre imperceptibles.
La première chose qui frappe chez ce jeune cairote est son regard. Il n’est ni surpris ni véritablement défiant. Il semble plutôt fatigué d’avance. Juillet 2002 : il est un jeune adolescent, mais son attitude est déjà celle d’un adulte. La main soutient le menton dans une posture de réflexion ou d’ennui. Les chaussures usées, trop grandes, le trottoir dégradé, les déchets au pied du rideau métallique constituent le décor ordinaire d’une vie urbaine modeste.

Son regard retient l’attention. Non parce qu’il exprimerait une émotion spectaculaire, mais parce qu’il semble habité par une forme de lassitude difficile à définir. Je ne peux évidemment pas savoir ce qu’il pense. La photographie ne donne accès ni aux sentiments ni aux intentions. Elle enregistre seulement une apparence. Mais cette apparence produit ici une impression singulière : celle d’un jeune homme déjà fatigué d’attendre.
Cette lassitude n’est peut-être qu’un effet de la posture, de la lumière ou de l’instant saisi. Pourtant elle s’impose au regard. La tête légèrement inclinée, les yeux tournés vers un point situé hors du cadre, le corps abandonné au bord du trottoir composent l’image d’une présence suspendue. Rien ne se passe et rien ne semble devoir se passer immédiatement. Le temps paraît ralenti.
Ce qui me frappe aujourd’hui est le décalage entre l’âge du garçon et la gravité qui émane de son visage. On associe volontiers l’adolescence au mouvement, au désir, à la projection vers l’avenir. Ici, au contraire, tout semble retenu. Son regard n’est ni inquiet ni révolté. Il évoque plutôt une forme d’usure silencieuse, comme si l’attente elle-même constituait déjà une activité quotidienne.
Cette impression rejoint ce que je percevais alors dans de nombreux espaces populaires du Caire. Une ville immense, saturée d’énergie, de bruit et de circulation, mais où une partie de la population semblait condamnée à attendre : attendre un travail, attendre un client, attendre un autobus, attendre une amélioration toujours annoncée et toujours différée. L’attente devenait une expérience ordinaire du temps urbain.
Je ne prétends pas que ce garçon incarne à lui seul cette condition. La photographie ne permet pas une telle affirmation. Mais son regard paraît traversé par quelque chose qui dépasse sa seule personne. Il devient le support d’une sensation diffuse, celle d’un monde où l’espoir n’a pas disparu mais où il s’accompagne déjà d’une certaine fatigue. Une fatigue discrète, sans drame apparent, qui ne se manifeste ni par la colère ni par la plainte, mais par cette manière d’habiter le temps comme s’il était plus lourd qu’il ne devrait l’être.
C’est peut-être pour cela que cette image continue de m’interroger. Elle ne montre ni un événement ni une situation exceptionnelle. Elle donne simplement à voir un instant de présence où affleure, derrière l’apparente banalité de la scène, une lassitude ordinaire. Une lassitude sans histoire, sans récit, sans éclat, mais dont la ville entière semblait alors porter la trace.
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