
Ces felouques n’ont rien de pittoresque. Elles sont là pour passer d’une rive à l’autre. Pour quelques piastres, on monte à bord, on traverse le Nil et on descend en face. C’est un transport populaire, et souvent le seul véritable moyen de traverser directement. Les ponts sont rares, éloignés les uns des autres et conçus d’abord pour la circulation automobile. Pour celui qui se déplace à pied, rejoindre un pont peut signifier un long détour. La felouque, elle, va simplement d’une rive à l’autre.
Le Caire moderne est parfaitement visible. Et, devant les grands hôtels du centre-ville, il y a d’autres felouques. Elles sont peintes, décorées, parfois illuminées le soir. On les loue pour une promenade. On y monte pour le plaisir d’être sur le Nil, pour regarder la ville depuis le fleuve, avant de revenir à son point de départ. Elles appartiennent à un autre usage et, surtout, à une autre économie.
Cette proximité est intéressante. Il ne faut que quelques centaines de mètres pour que la même embarcation rende visible une différence de classe. Pour les classes aisées et les touristes, la felouque est un loisir, pour le peuple, elle répond à une nécessité. Les uns paient pour rester sur le fleuve, les autres pour atteindre l’autre rive.
La différence est considérable. Pour les premiers, le Nil est un paysage que l’on vient regarder. Pour les seconds, c’est d’abord un obstacle qui coupe la ville en deux et qu’il faut franchir. La felouque n’est alors ni une tradition que l’on perpétue, ni une image de l’Égypte ancienne. Elle est la réponse la plus simple à une géographie et à une organisation urbaine qui offrent peu de possibilités au piéton.
La photographie ne montre pourtant aucun affrontement entre ces deux mondes. Elle montre seulement deux voiles, quelques passagers et, derrière eux, à quelques centaines de mètres, les immeubles du Caire moderne. La différence sociale est contenue dans l’usage même du bateau.









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