
(le contraste a été modifié pour plus de lisibilité)
Cette photographie prise le 27 novembre 2013 montre un mur dont les différentes couches racontent à elles seules une histoire. Enduits successifs, repeints partiels, traces anciennes presque effacées, graffiti plus récents : rien n’y semble stable. Le support fonctionne comme un palimpseste urbain, un espace où les inscriptions se superposent sans jamais disparaître complètement. Chaque intervention recouvre la précédente tout en laissant subsister des fragments visibles, comme si la mémoire refusait d’être totalement effacée.
Au milieu de ces strates apparaît un petit dessin rose d’une grande simplicité : deux personnages, un char et quelques cœurs. Contrairement au street art, dont la dimension esthétique est revendiquée, ce graffiti relève davantage de la prise de parole. Son intérêt ne réside pas dans sa qualité graphique mais dans sa capacité à transformer un mur ordinaire en espace d’expression politique. Quelques signes suffisent à formuler une opinion.
Pourtant, cette opinion demeure ambiguë. Le dessin fonctionne presque comme un palindrome culturel. Selon que l’on adopte un sens de lecture latin ou arabe, le récit s’inverse. Un regard occidental parcourt spontanément l’image de gauche à droite : le char apparaît alors comme l’origine de l’action et les cœurs semblent se diriger vers le personnage. L’armée paraît adresser son affection au peuple. Dans une lecture arabe, de droite à gauche, le personnage devient le point de départ du récit et les cœurs conduisent vers le char. C’est désormais le peuple qui manifeste son attachement à l’armée. L’image demeure identique, mais son sens se déplace avec le regard qui la lit.
Cette ambiguïté prend une résonance particulière lorsque l’on sait que la photographie a été réalisée en novembre 2013. Quelques mois plus tôt, Abdel Fattah al-Sissi s’est imposé au centre du pouvoir égyptien. Entre le 14 et le 16 août, les forces de sécurité dispersent dans le sang les rassemblements de Rabia al-Adawiya et d’al-Nahda. Les cœurs qui relient le personnage au char ne peuvent donc plus être interprétés comme l’expression d’un consensus national. Ils deviennent le signe d’une adhésion politique inscrite dans une société profondément divisée.
C’est précisément cette tension qui donne sa force au dessin. Photographié après ces événements, il apparaît comme le vestige d’une croyance, d’un espoir ou d’une fidélité encore affirmée sur un mur alors même que la réalité politique en révèle déjà les contradictions. Comme souvent dans les palimpsestes, ce qui subsiste n’est pas seulement un message mais la trace d’un moment historique. Le graffiti est traversé par d’autres inscriptions qui l’ignorent. Pourtant, c’est lui qui retient l’attention. Non parce qu’il impose un sens, mais parce qu’il conserve la mémoire fragile d’une relation devenue incertaine entre le peuple et l’armée.
Dans cette accumulation de couches, de signes et de temporalités, le mur ne raconte pas une histoire unique. Il donne à voir plusieurs récits qui coexistent, se contredisent et se recouvrent. Le palimpseste devient alors une métaphore de l’Égypte de 2013 elle-même : un pays où les représentations du présent s’écrivent sur les traces encore visibles d’un passé qui refuse de disparaître.


























































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