
J’aime cette photographie prise sur la place Attaba, on y voit un marchand de lunettes et de tampons encreurs, deux commerces réunis dans une échoppe minuscule. Les lunettes sont alignées derrière leur vitre, les manches de bois des tampons s’accumulent sur les étagères, au-dessus de sa tête. Lui est au milieu, avec cette chemise orange impossible à ne pas le voir. Il appelle les clients.
Mais ce n’est pas cela qui me fait aimer cette photographie, il y a à côté de lui un petit miroir rond cerclé de rouge. Et dans ce miroir, il y a moi.
Ce n’est ni un trucage, ni une mise en scène. Je n’ai pas cherché à faire entrer mon reflet dans l’image. Je photographiais comme je le faisais à cette époque, avec le petit Nikon, sans viser. L’appareil restait discret, le cadrage était intuitif. Je savais ce que je photographiais, mais je ne savais jamais exactement ce que la photographie allait être.
C’est toute la différence.
Si j’avais vu le miroir, si je m’étais placé pour apparaître exactement au centre, elle serait fabriquée, elle raconterait l’intention du photographe. Ici, c’est le hasard qui a décidé.
Et il a bien fait les choses : je suis presque exactement au milieu du petit cercle rouge, derrière l’homme que je photographie. Tout autour, les lunettes, les tampons, les vitrines, la rue, le mouvement de la place Attaba. Et moi, minuscule, pris dans ma propre photographie.
C’est une des joies de la caméra discrète et de la photographie sans viser. Accepter qu’une partie de l’image vous échappe au moment où vous la faites. On découvre ensuite ce que l’appareil a vu et que l’on n’avait pas vu.
Ce jour-là, à Attaba, je photographiais un marchand.
Le petit miroir, lui, photographiait le photographe.
Magnifique !
Aurélien Meimaris
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