
Nous étions le 19 novembre 2013. Adly Mansour assurait la Présidence de la République par intérim et, ce jour-là, on célébrait l’anniversaire du maréchal Abdel Fattah al-Sissi. Quelques mois plus tôt, une telle scène m’aurait paru inconcevable.
Un homme avançait avec un gâteau d’anniversaire dont les bougies étaient allumées. À côté de lui, un autre tenait une affiche représentant le maréchal en uniforme, couvert de décorations, le regard fixe, presque hiératique. La juxtaposition de ces deux éléments m’a frappé. D’un côté, toute la solennité de l’institution militaire, de l’autre, un geste profondément intime, presque familial. On ne célébrait ni une victoire militaire ni une fête nationale : on fêtait un anniversaire.
Les hommes riaient, se rapprochaient les uns des autres, comme lors d’une réunion entre amis. Les bougies diffusaient une lumière fragile qui introduisait dans l’espace public un détail appartenant d’ordinaire à la sphère privée. Bien sûr Abdel Fattah al-Sissi n’était pas présent, mais son portrait occupait toute la scène et suffisait à lui donner une présence presque physique.
Je savais que cette photographie dépassait l’anecdote. Quatre mois seulement s’étaient écoulés depuis la destitution de Mohamed Morsi. Après les violences de l’été 2013 et la répression sanglante des rassemblements des Frères musulmans, une partie importante de la société égyptienne voyait désormais dans l’armée la seule institution capable de restaurer l’ordre. Je voyais les portraits du maréchal envahir les rues, les vitrines, les voitures, les échoppes. Mais ici, quelque chose avait changé : l’image officielle devenait objet d’affection.
Ce qui m’étonne encore aujourd’hui, c’est la spontanéité apparente de cette scène. Rien ne laisse penser à une cérémonie organisée par l’État. Ce sont des citoyens ordinaires qui mettent en scène leur propre adhésion. En regardant cette photographie avec le recul, j’y vois le moment où le pouvoir cesse d’être seulement une institution pour devenir une figure affective. Deux ans après une révolution qui s’était construite contre la personnalisation du pouvoir, une partie de la société semblait chercher dans un homme en uniforme la stabilité que les événements n’avaient pas apportée.
Cette image ne dit rien de ce que deviendra l’Égypte. Elle enregistre simplement un instant où l’on célèbre l’anniversaire d’un militaire comme celui d’un membre de la famille. C’est précisément cette confusion entre l’homme, le chef et le symbole qui donne aujourd’hui à cette photographie sa valeur de document historique.
Cette photographie faisait partie de l’exposition « Les pelouses de Tahrir » à la galerie Maupetit/Actes Sud
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