La réponse tient dans une interrogation où résident à la fois la photographie, l’écriture et la mémoire : comment rendre compte d’un lieu sans le réduire à ce que l’on attend de lui ?
Ce blog est né de la volonté de réunir un ensemble de photographies qui témoignent d’un regard. Il ne s’agit pas d’accumuler des images de l’Égypte, mais de s’interroger sur les conditions mêmes de leur production. Car toute photographie dit autant quelque chose du sujet photographié que de celui qui le photographie.
L’Égypte constitue pour cela un terrain particulièrement fécond. Le Caire, Alexandrie, Port-Saïd, Ismaïlia ou Suez présentent des histoires urbaines, des architectures et des paysages humains profondément différents. Pourtant, derrière ces différences apparaît une cohérence difficile à définir mais immédiatement perceptible.
Ce qui m’intéresse n’est pas l’événement exceptionnel mais ce qui, précisément parce qu’il est répété chaque jour, finit par devenir invisible. Les seuils, les halls d’immeubles, les escaliers, les passants, les temps morts de la ville constituent cette matière discrète à partir de laquelle une société se révèle. Là où le voyageur recherche souvent l’exceptionnel, l’« infra-ordinaire » permet d’approcher ce qui résiste aux représentations convenues.
Les représentations de l’Égypte ont souvent suivi des chemins balisés. Depuis Émile Prisse d’Avennes jusqu’aux productions contemporaines, les images semblent parfois répondre à une attente préalable. Les formes changent, les sensibilités évoluent, mais demeure fréquemment le désir de montrer une Égypte immédiatement reconnaissable. La représentation finit par précéder le réel, jusqu’à devenir plus importante que lui.
À l’inverse, mon travail cherche moins à confirmer une image qu’à observer ce qui lui échappe. Cette démarche doit beaucoup à Roland Barthes. Dans La Chambre claire, la photographie n’est jamais seulement ce qu’elle montre. Elle est aussi la trace d’une présence passée, ce « ça a été » qui transforme chaque image en témoignage. Photographier une rue du Caire, un palier d’immeuble ou un visage croisé quelques secondes, ce n’est pas seulement produire une description ; c’est enregistrer l’existence momentanée d’une réalité qui disparaît déjà.
Le portrait n’est pas pour moi un document sociologique ni un exercice esthétique. Il constitue d’abord la rencontre avec une altérité irréductible. Les imperceptibles, et non les invisibles, on les voit mais on ne les perçoit pas, que je photographie ne représentent rien d’autre qu’eux-mêmes. Ils ne sont ni symboles ni illustrations. Leur force réside précisément dans cette résistance à toute réduction.
La question du statut du photographe devient alors centrale. Photographier un pays lorsque l’on y séjourne quelques jours, lorsque l’on y est né ou lorsque l’on y réside durablement ne produit pas les mêmes images. Le regard n’est jamais indépendant de la position de celui qui regarde.
Le voyageur tend naturellement à rechercher ce qui distingue. L’habitant, à force d’habitudes, peut ne plus voir ce qui l’entoure. Entre les deux se situe la position du résident. C’est celle que j’ai occupée durant mes quinze années égyptiennes. Assez proche pour que l’exotisme disparaisse, assez distant pour que l’étonnement demeure. Cette position intermédiaire permet de déplacer le regard vers ce qui échappe généralement aux récits dominants.
Ce blog n’a donc pas pour ambition de raconter l’Égypte. Une telle entreprise serait illusoire. Il cherche plutôt à explorer les conditions du regard en tant que tel. Les photographies qui y sont réunies forment moins un inventaire qu’une tentative de comprendre comment un lieu se révèle lorsque l’on cesse de chercher ce que l’on était venu y trouver. Une même question demeure finalement ouverte : que reste-t-il à voir lorsque les représentations ont déjà tout recouvert ? C’est dans cet interstice, fragile et souvent banal, que s’inscrit ce travail.