
Quand j’allais à Siwa, avant 2010, l’oasis s’ouvrait progressivement au tourisme international. Le phénomène restait encore limité. Les hôtels étaient peu nombreux, les visiteurs se déplaçaient lentement, et le principal moyen de transport individuel demeurait la bicyclette, non pas comme objet de loisir ou de sport, mais comme outil quotidien, simple et parfaitement adapté aux distances de l’oasis.
Un jour, chez un loueur de vélos, j’assiste à une scène qui me paraît résumer à elle seule les ambiguïtés du tourisme contemporain. Un représentant d’une agence française réputée pour ses engagements pour démocratiser le voyage et essayer d’apporter une dimension culturelle reproche au propriétaire l’état vieillissant de ses bicyclettes. Il exige des casques, des gilets fluorescents, du matériel normalisé et suggère même l’acquisition de VTT plus modernes. Son discours se veut vertueux. Pourtant, il est profondément déconnecté de la réalité du lieu.
Ce qui frappe n’est pas tant la demande elle-même que l’incapacité à percevoir l’environnement dans lequel elle s’inscrit. Les bicyclettes de Siwa ne sont pas des équipements touristiques mais des objets du quotidien. Elles répondent à des usages locaux, à une économie locale et à un pouvoir d’achat local. Exiger leur remplacement au nom d’une norme importée revient à imposer à l’oasis une vision extérieure de ce qu’elle devrait être.
Derrière le discours écologique apparaît alors une autre logique, celle de l’uniformisation. Le voyageur ne se déplace plus pour rencontrer une différence mais pour retrouver ailleurs les conditions de confort, de sécurité et de consommation auxquelles il est habitué. L’altérité devient acceptable à condition d’être préalablement normalisée.
Le paradoxe est que cette normalisation s’effectue souvent au nom de la préservation. On prétend protéger les lieux tout en les transformant. On célèbre l’authenticité tout en exigeant qu’elle se conforme aux standards du visiteur. À terme, le risque est de voir disparaître précisément ce qui avait motivé le voyage.
Siwa m’apparaissait alors comme l’un des derniers espaces où subsistaient encore des formes de vie façonnées par leur propre histoire : le couscous comme héritage amazigh, l’âne comme animal de travail, la bicyclette comme moyen de déplacement naturel, des pratiques sociales héritées d’un long isolement. Le tourisme n’est évidemment pas seul responsable de leur disparition. Mais il participe souvent à un processus plus vaste où les différences locales sont progressivement réduites à une version simplifiée, consumériste et rassurante de l’exotisme.
Le voyageur croit découvrir le monde ; mais il contribue à le rendre partout semblable.
Ce n’est pas seulement un changement matériel, mais la substitution progressive d’un système de valeurs locales par un système de valeurs importées, présenté comme universel alors qu’il est profondément occidental …
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Le tourisme, stade suprême du colonialisme?
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