Un geste élégant

Une Égyptienne fait ses courses dans une échoppe de chaussures. Elle tend le bras vers l’intérieur du magasin. Je ne sais plus ce qu’elle prend, ce qu’elle donne, si elle paie ou si elle montre quelque chose. Cela n’a d’ailleurs aucune importance. Ce que je vois c’est le mouvement de son bras et celui du vêtement qui l’accompagne. Le tissu part de l’épaule, descend largement autour du corps puis remonte avec le bras tendu. Un geste banal devient, pendant une fraction de seconde, un geste d’une grande élégance.

Son vêtement bleu clair occupe une grande partie de l’image. C’est une masse presque sans détail au milieu d’un environnement qui, lui, en contient trop. D’un côté l’accumulation de marchandises, des chaussures ; de l’autre cette grande surface claire qui simplifie presque brutalement l’image. Le corps disparaît sous le tissu mais la femme, elle, ne disparaît pas. Au contraire, elle s’impose.

C’est après que l’image a commencé à vivre autrement.

Des Égyptiens y ont vu Marie. Des Occidentaux y voyaient plutôt une femme voilée.

Je n’avais pas photographié Marie. Je n’avais même pas photographié une femme voilée. J’avais photographié une Égyptienne qui faisait ses courses et dont le geste m’avait paru élégant.

Cette différence de réception m’intéresse davantage que de savoir si la photographie est ou non « mariale ». Une photographie n’arrive jamais seule devant celui qui la regarde. Chacun arrive avec les images qu’il porte déjà en lui.

Le paradoxe est que la lecture mariale est venue d’Égypte. Elle n’a pas été projetée par des spectateurs occidentaux nourris de peinture chrétienne. Ceux-ci s’arrêtaient plus volontiers au voile. Les regards ne se sont donc pas opposés entre un Occident chrétien qui aurait vu Marie et une Égypte musulmane qui aurait vu une femme. C’est presque exactement le contraire qui s’est produit.

Cette photographie faisait partie d’une exposition de mes portraits de rue au Centre culturel français du Caire. L’exposition provoqua des réactions violentes, jusqu’à des menaces de mort. Le Centre culturel décida finalement de la décrocher, contre mon avis.

Cela appartient à l’histoire de l’exposition, presque à son anecdote. Cela ne change rien à la photographie.

Une femme faisait ses courses. Elle a tendu le bras. Son geste était élégant. J’ai déclenché.

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