Les portefaix du Caire

Portfolio publié dans la revue CAMERA n°15/16 – novembre>janvier 2017

Les rues des quartiers populaires sont remplies de l’activité des petits métiers, des occupations de chacun dans une interaction complexe, l’un dépendant de l’autre, tous ayant leur rôle. Tout fonctionne dans un désordre parfaitement codé. Les romans d’Albert Cossery sont les meilleures illustrations du tissu social de la rue et de sa trame intangible.
Dans la vaste palette des petits métiers, le plus simple est le portefaix. Il a une dignité. Il n’est pas un mendiant. Il ne vit pas de charité. Il n’a rien, pas d’outils, pas d’animaux, pas de local, rien sinon l’essentiel : lui et sa force. Il n’existe que par les autres, son utilité est certaine : il porte des fardeaux, il passe partout, même là où charrettes et ânes ne peuvent se faire un chemin. Il peut monter des étages, il peut se faufiler entre les voitures dans les encombrements, il est la « logistique » idéale dans le dédale des rues. Il ne coûte rien, il est corvéable à merci, il reçoit juste un dédommagement pour sa peine, sans plus, il est pauvre donc : « il n’a pas besoin de plus», juste de quoi se nourrir, juste de quoi survivre.
Autrefois, dans les contes, il était celui par qui on sauvait son âme par l’intérêt qu’on lui portait, comme pauvre travailleur, selon les principes d’un des cinq piliers de l’Islam, la charité. 

Il était Hindbad, le personnage-clé dans Sindbad le marin des Mille et une nuits. « Puissant créateur de toutes choses, considérez la différence qu’il y a entre Sindbad et moi ; je souffre tous les jours mille fatigues et mille maux ; […], pendant que l’heureux Sindbad dépense avec profusion d’immenses richesses. Qu’a-t-il fait pour obtenir de vous une destinée si agréable ? Qu’ai-je fait pour en mériter une si rigoureuse ? » s’interroge Hindbad le double-contraire de Sindbad. Ce que B. Bettelheim décrit dans la Psychanalyse des contes de fées : « On peut interpréter d’une façon différente en disant que ces existences opposées représentent le monde diurne et le monde nocturne de notre vie: l’éveil et le sommeil, la réalité et les fantasmes, le domaine conscient et le domaine inconscient de notre être. »
L’analyse de B. Bettelheim est dans l’esprit de la société égyptienne contemporaine qui ne considère les personnes qu’en rapport avec leur fortune. Entre mythe et réalité le portefaix est le « référent » d’une société autiste dont la frayeur est de voir l’état de son peuple.
Ignorer un problème, c’est déjà le résoudre selon un adage local. Il est interdit de parler ou de montrer la pauvreté en Égypte. Dans la structure urbaine archaïque des quartiers populaires du Caire, le portefaix a encore un avenir.


En savoir plus sur Anamnèse

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire