L’atelier de Margo Veillon à Maadi au Caire

Un magazine m’avait commandé un reportage sur la maison/atelier de Margo Veillon à Maadi dans la banlieue chic du Caire. L’ensemble des œuvres présentes devaient quitter les lieux pour être en sécurité à l’American University of Cairo.
À travers ses tableaux et ses carnets, elle laisse l’image d’une artiste profondément attachée au monde qu’elle observait. Non pas une voyageuse fascinée par l’exotisme, mais une résidente attentive à ce qui, dans le quotidien, devient peu à peu invisible aux yeux des autres. 
La maison et son jardin à Maadi
Margo Veillon appartient à cette génération d’artistes cosmopolites qui ont fait du Caire bien davantage qu’un simple lieu de résidence : une matière vivante. Née en Égypte au début du XXe siècle dans une famille européenne installée au Caire, elle traverse plusieurs mondes culturels et artistiques avant de revenir durablement en Égypte après une formation en Europe. Très tôt, elle comprend que son travail ne pourra pas se limiter à l’imitation des courants modernes occidentaux. Ce qui l’intéresse est ailleurs : dans les gestes ordinaires, les paysages traversés lentement, les corps au travail, les marchés, les fêtes populaires, les villages du Nil et les marges désertiques.

À rebours d’un orientalisme théâtral, Margo Veillon regarde l’Égypte depuis une proximité quotidienne. Elle voyage beaucoup en Haute-Égypte et en Nubie, remplissant des carnets de dessins rapides où apparaissent pêcheurs, paysans, femmes portant des jarres, enfants courant dans les ruelles ou silhouettes croisées dans les souks. Son œuvre ne cherche pas l’effet pittoresque ; elle tente plutôt de saisir un rythme de vie. Chez elle, le Caire n’est pas un décor mais une respiration.

Ses premières peintures portent encore la trace des avant-gardes européennes, cubisme, expressionnisme, simplification des formes, mais elle développe progressivement une écriture très personnelle faite de lignes nerveuses, de couleurs franches et d’une grande liberté dans la composition. Le dessin reste central dans son travail : il lui permet de fixer l’instant, presque comme une notation ethnographique. Cette attention au quotidien donne aujourd’hui à son œuvre une valeur documentaire autant qu’artistique. On y voit une Égypte populaire du XXe siècle souvent absente des représentations officielles.

Margo Veillon occupe également une place importante dans le milieu artistique cairote d’avant et d’après la révolution de 1952. Elle fréquente les intellectuels, les écrivains et les jeunes artistes égyptiens qui cherchent à construire une modernité artistique propre au pays. Son influence dépasse son œuvre personnelle : elle participe à l’émergence d’un regard moins académique et moins colonial sur l’Égypte.

L’œuvre de Margo Veillon demeure pour moi une référence essentielle. Son regard sur l’Égypte échappe autant à l’exotisme facile qu’à la distance ethnographique. Elle montre un pays vécu de l’intérieur, attentif aux gestes ordinaires, aux visages et aux silences. En cela, elle ouvre une voie rare : celle d’une représentation sensible, proche des êtres, où la dignité du quotidien devient matière.


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