L’appartement de Constantin Cavafy à Alexandrie

L’appartement de Cavafy occupe une place singulière dans mon parcours alexandrin. Je ne m’y rends pas seulement pour rencontrer la mémoire d’un poète mais aussi pour essayer de trouver une réponse à une interrogation qui traverse depuis longtemps mon travail photographique : que reste-t-il de l’intimité lorsqu’elle a disparu ?

Il faut d’abord rappeler que l’appartement que l’on visite aujourd’hui est une reconstitution. Après la mort de Cavafy, le lieu fut transformé, occupé, modifié, avant de devenir un musée. Le mobilier d’origine a presque entièrement disparu. Les pièces ont été réaménagées à partir de photographies, de témoignages et d’archives. Ce que découvre le visiteur n’est donc pas l’appartement que le poète a quitté en 1933, mais une reconstruction de sa mémoire.

Pourtant, deux éléments demeurent absolument authentiques : le volume des pièces et la lumière qui les traverse. Les murs ont pu être repeints, les meubles remplacés, les objets déplacés, mais les proportions de l’espace et la qualité de la lumière, cette incroyable lumière d’Alexandrie, sont restées les mêmes. Elles sont les premiers éléments de concentration du poète. Elles constituent, à mes yeux, l’inaliénable d’un lieu. Tout le reste n’est que décor.

Cette permanence fait écho à ma manière d’aborder les espaces intérieurs. Pendant des années, j’ai photographié les halls, les escaliers, les paliers et les portes des immeubles des villes de la rive méridionale de la Méditerranée. Je ne cherche pas à montrer des architectures remarquables, mais des lieux qui ont absorbé les passages, les habitudes et les existences de ceux qui les ont traversés. Les peintures changent, les portes sont remplacées, les boîtes aux lettres apparaissent ou disparaissent, les usages évoluent. Mais l’espace demeure. Sa géométrie continue d’organiser les déplacements et la lumière poursuit inlassablement son parcours quotidien. C’est là que réside l’identité profonde d’un lieu.

L’appartement de Cavafy procède de cette même évidence. Ce qui importe n’est pas l’exactitude du mobilier reconstitué, mais cette enveloppe spatiale qui a contenu une existence. Photographier cet intérieur revient moins à documenter un musée qu’à saisir la persistance d’un espace habité. L’intimité ne réside pas dans les objets ; elle s’inscrit dans les volumes, dans les rapports d’échelle, dans l’épaisseur des murs et dans cette lumière qui, aujourd’hui encore, entre par les mêmes fenêtres qu’au temps où Cavafy écrivait.

Peut-être est-ce cela, finalement, la mémoire d’un lieu : non pas l’accumulation de ses décors successifs, mais la permanence silencieuse de ce qui échappe aux transformations. Les objets racontent une époque le volume et la lumière racontent le lieu lui-même.


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