Avant l’emphase du Grand Musée …

En 2008, j’ai obtenu l’autorisation de photographier l’intérieur du Musée égyptien du Caire. À l’époque, c’était interdit. Je tenais à faire cette série pour documenter la muséographie du lieu : les vitrines, les socles, les murs, la disposition des objets, la lumière qui entrait dans les salles. Je voulais garder la trace d’une manière de montrer.

Cette attention rejoignait mon autre activité. J’étais alors chef de projet de la rénovation du Musée d’art islamique. Je travaillais depuis cinq ans à l’application du scénario du muséographe et à l’expertise du Louvre. Je regrette de ne pas avoir photographié ses salles avant le début du chantier. Elles aussi auraient mérité d’être documentées dans leur état ancien, avant que les travaux n’en effacent les traces.

Le Musée égyptien pouvait sembler poussiéreux. Ça faisait partie de ce que je voyais : les objets, leur voisinage, le mobilier, l’espace, la lumière … Sa muséographie, aujourd’hui volontiers qualifiée de désuète, a pourtant contribué à rendre l’égyptologie si universelle. Dans les salles du musée, les objets étaient là, nombreux, proches, parfois serrés les uns contre les autres. On pouvait passer d’une vitrine à l’autre, perdre le fil, s’arrêter sur un détail. Cette profusion donnait à voir l’étendue d’une civilisation et nourrissait l’imaginaire de visiteurs venus du monde entier. La muséographie n’était pas spectaculaire au sens actuel du terme ; elle laissait les objets porter leur force, elle transmettait cette part de mystère qui en a fait son succès.

Aujourd’hui la disneylandisation des lieux culturels transforme profondément cette relation. Le musée doit attirer, retenir, divertir, être rentable. Le visiteur devient un consommateur d’expériences avec les salles, les œuvres, les panneaux, les étapes d’un parcours conçu pour séduire, la boutique des produits dérivés. Tout doit être fluide, immédiatement lisible, mémorable, partageable. Cette logique agit aussi sur le récit qui doit être simplifié, lissé, instagramable, rendu acceptable pour un public international et familial.

Mes photographies de 2008 gardent la trace de cette muséographie, avec ses vitrines, sa désuétude et sa lumière. Elles montrent un musée qui pouvait sembler dépassé, mais dont la présentation a largement participé à la fascination mondiale pour l’Égypte ancienne.

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