Le long d’un mur du marché de Bab el-Louq

S’il est une chose dont on ne se remet jamais, c’est la misère. Elle est omniprésente. Elle commence dès le passage du seuil de la maison : elle est là, immédiatement. Au début, pourtant, on ne la voit pas. Ou plutôt, on ne la perçoit pas. Elle est banale, ordinaire, … bien au-delà de la pauvreté.
Ces deux « enfants des rues » sont allongés sur le trottoir, le long d’un mur du marché de Bab-el-Louq au Centre-Ville du Caire. Ils sont là, on ne les regarde pas, les dire invisibles c’est nier leur humanité, leur existence. Non ils ne sont pas « invisibles », ils sont là et on ne les perçoit pas, ils deviennent « imperceptibles », présents à nos yeux, mais rejetés hors de notre attention. Ils ne travaillent pas. Ils ne jouent pas. Ils sont là, étendus sur le sol, dans une position qui n’appartient à aucun de ces récits familiers par lesquels on rend la misère supportable, « moins pénible au soleil ». L’un a le bras enveloppé d’un bandage sale, l’autre apparaît au premier plan, presque rejeté hors du cadre. Le mur ferme l’image. Sa surface usée, ses marques et sa peinture écaillée ne composent pas un décor : elles prolongent la dureté du trottoir.
Cette photographie n’est pas belle. Elle n’offre pas cette petite touche d’orientalisme qui arrange le regard juste assez  pour rendre la misère acceptable. Rien ici ne vient nous rassurer. La prise de vue maintient les corps au niveau du sol, dans leur proximité avec le mur, sans les élever au rang de figures exemplaires. Elle ne donne pas d’explication. Elle nous place devant une présence que nous avons appris à ne pas percevoir. *
C’est peut-être cela qui demeure, non pas l’image d’une misère lointaine, mais le trouble d’avoir été devant elle. Au Caire, elle n’était pas cachée elle était banalement ordinaire à la vue des dizaines de milliers d’« enfants des rues ». C’était en 2002.
*« Les photographies constituent un moyen de rendre ‘réelles’ (ou plus réelles) des choses que les privilégiés, ceux qui n’ont rien à craindre pour leur sécurité, pourraient préférer ignorer » Susan Sontag – Devant la douleur des autres

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