Je ne me rappelle plus exactement la raison de mon rendez-vous à Pyramide Distribution avec Marianne Khoury, mais c’était en liaison avec le récent décès de son oncle Youssef Chahine. Leurs bureaux sont rue Champollion au Caire. J’apprends que celui de Youssef Chahine est à un étage en dessous et que depuis son décès personne n’y est allé. Il est tel que le cinéaste l’a laissé. C’est émouvant. La dernière trace du travail, comme s’il allait y revenir, avec ses habitudes, ses rituels, ses lieux de travail, de méditation, de repos, … intacts ! Je propose à Marianne de faire des photos en cet instant précis, l’ouverture de la porte et l’inventaire photographique des lieux. Elle accepte, ce sont des archives. Je reviens avec mon matériel, on ouvre la porte. C’est un petit appartement, on entre dans un lieu mixte bureau/cuisine lambrissé de bois vernis.
Un salon lui fait suite, confortable, couvert de souvenirs, d’affiches, de diplômes. Une bibliothèque sur laquelle sont posés des trophées, de livres dans un petit désordre d’usage.
Bureau vers le salonLe salonLe salon
L’espace cuisine
Au fond de la cuisine deux portes, à droite la salle de bains, à gauche un couloir qui mène dans une chambre quasiment monacale, un petit lit, une table, une chaise, une petite bibliothèque, rien d’autre qu’une mezzanine de rangement.
En Égypte, le non-musulman peut pénétrer et visiter les mosquées. Ce sont des lieux calmes, frais, silencieux. Hors des heures de prière, les hommes s’y reposent, discutent, méditent, dorment parfois. Et puis, au fond, dans un coin, devant un iwan, il y a un rideau.
Ce rideau est incongru. On ne sait trop pourquoi il est là. Il rompt l’harmonie du lieu, introduit une dissonance dans la composition des volumes. On dirait qu’il a été posé là pour être oublié, et pourtant il s’impose, silencieux et omniprésent.
Dans le travail photographique que j’e mène depuis j’ai mené pendant plus de dix ans en Égypte, j’ai toujours cherché à capter l’harmonie des lieux et la lumière — cette lumière si particulière, essentielle à l’architecture islamique, la lumière est « flamande », entre clair-obscur et rais de soleil. Mon regard a longtemps été nourri par le XVIIe et le XVIIIe siècles européens : je photographie des maisons, des châteaux, des natures mortes. Dans cette esthétique, trois éléments dominent : la lumière, les fleurs et les drapés. Chacun possède son sens propre et influe sur celui des autres.
Dans ce contexte, le rideau de mosquée semble d’autant plus désarmant : il n’a aucune recherche esthétique. Seul l’usage prévaut. Il manque désespérément de fond. Derrière lui, il n’y a rien : un espace vide, des chaises brisées, des bancs, des lambeaux d’étoffe. Lorsqu’on s’enquiert de son utilité, on apprend qu’il est destiné à séparer l’espace réservé aux femmes, afin qu’elles puissent prier « tranquillement ».
Tranquillement ?
Mais la mosquée n’est-elle pas, par essence, le lieu de la paix et de la tranquillité ? Qu’est-ce qui pourrait bien troubler la prière des femmes ? Pourquoi doivent-elles se tenir derrière ce rideau ?À mesure que la conversation avance, on découvre que, pour beaucoup, ce sont les femmes elles-mêmes qui troublent l’ordre. Il faut donc les cacher, disent-ils, afin que les hommes ne soient pas distraits, surtout lorsqu’elles se prosternent.
Ce rideau est captieux : par sa position, par son usage. « Cachez ce fantasme que je ne saurais voir ! » — voilà la logique. Plutôt que d’éduquer, on dissimule. On invoque la Loi, la tradition, « c’est comme ça depuis toujours ».
Un rideau islamique ?
Parler de l’islam est toujours un piège : il y a le texte, sacré, et son interprétation — souvent choisie dans une profusion d’hadiths plus ou moins authentiques, de fatwas plus ou moins opportunes. Mais sur le « rideau des femmes », point de fondement précis : ni verset, ni hadith. Certains affirment même qu’il contredit les enseignements du Prophète.
D’où vient donc cet artéfact ?
Le Prophète aurait dit : « Les meilleurs rangs pour les hommes dans la prière sont les premiers, et les pires sont les derniers ; les meilleurs rangs pour les femmes sont les derniers, et les pires sont les premiers. » (Muslim). Il attendait après la prière pour laisser aux femmes le temps de partir avant les hommes (Abî Dâwoud). Et il recommanda à certaines de prier chez elles, non par exclusion, mais par protection.
Mais au fil des siècles, l’interprétation s’est durcie. On lit aujourd’hui : « Le rideau doit rester. S’il n’existait pas à l’époque du Prophète, c’est parce qu’il n’y avait pas de raison de le mettre. Aujourd’hui, pour se préserver des tentations, il est nécessaire. » Ainsi naît la justification d’un usage sans origine.
Un rideau culturel
Lorsque j’ai compris que ce rideau n’était qu’une illusion, au sens barthésien du terme, il a pris une place centrale dans mon travail. Il révélait la vacuité d’un rigorisme s’appuyant sur des coquilles vides, transformant une habitude sociale en vérité religieuse. Cette pratique, paradoxalement attribuée à une parole de femme, n’est qu’un paradigme de la tartufferie masculine : l’expression d’un pouvoir qui s’arroge le droit de définir le visible.
Ce « rideau des femmes » n’est pas seulement un objet de ségrégation, c’est une posture : le reflet d’une certaine conception que la société égyptienne entretient d’elle-même. On cache ce qui dérange, ce qui pourrait heurter. Lorsqu’un dignitaire doit traverser un quartier délabré, on couvre les façades de bâches pour masquer la misère — mais on ne répare rien.
Cacher n’est pas voir sans être vu.
Le moucharabieh incarne au contraire une tradition du regard. Il filtre la lumière, permet de voir sans être vu, mais il laisse deviner des ombres, des formes : il appelle l’imaginaire. Le moucharabieh est l’antithèse du rideau : profane, fonctionnel, il structure la relation entre intérieur et extérieur. À la mosquée al-Maridani de Darb al-Ahmar, la salle de prière est séparée par un grand moucharabieh, tandis que le rideau des femmes est relégué dans la cour.
Aux yeux de ceux qui acceptent cet état de fait, le textile devient un instrument de domestication : il rend la femme supportable. Mais cet interdit engendre des frustrations dont elle porte la faute. Cercle vicieux : la femme reste le bouc émissaire.
Le rideau, signe et image
Le rideau, dans mon travail, a toujours tenu une place essentielle. Par la fluidité de ses drapés, la texture de ses fibres, il structure l’image, la ferme ou l’ouvre. Il est à la fois obstacle et passage, clôture et promesse : qu’y a-t-il derrière ?
Dans notre culture judéo-chrétienne, le rideau n’est pas plus innocent : en peinture ou au théâtre, il cache pour mieux révéler. Il est un signifiant, un vecteur de l’imaginaire. Comment ne pas penser au rideau du Verrou de Fragonard, qui en dit plus que les deux personnages du tableau ?
Un rideau cache, un autre montre ; l’un tait, l’autre raconte.
Le rideau et l’abandon
J’ai abordé ce « rideau des femmes » dans le cadre d’un travail plus large sur l’abandon. L’abandon, cette maladie silencieuse qui frappe les lieux, les objets, les êtres. On laisse tomber, on renonce : un jour, sans raison apparente, on cesse de voir, de comprendre, de se soucier.
Je ne cherche pas à juger, ni à comparer des cultures. Mais il ne faut pas abandonner sous prétexte qu’on ne comprend pas. La condition des femmes en Égypte demeure tragique : excisées, voilées, cachées dans les mosquées, enfermées dans les maisons, soumises à des maris souvent polygames. Ce n’est pas la religion qui impose cela, mais une lecture patriarcale et déformée.
Le « rideau des femmes » n’a rien de religieux. C’est une posture machiste, justifiée non parce qu’elle est prescrite, mais parce qu’elle n’est pas interdite.
L’horreur n’est pas seulement dans la guerre ou le sang : elle se trouve aussi dans un rideau, un voile, un regard, une attitude. Elle dure plus longtemps, s’infiltre dans la culture, dans les gestes quotidiens. C’est cette horreur-là que j’ai choisi de montrer.
J’étais revenu quelques jours au Caire pour finir une commande. Une amie m’avait prêté son appartement au-dessus du restaurant « L’Estoril ». Je savais que c’était les derniers jours de ma résidence de quinze années au Caire. Toutes les nuits il y avait des affrontements violents entre manifestants pro et anti-militaires.
Ce matin-là je descends prendre mon petit déjeuner chez Groppi sur la place Talaat Harb, les meilleurs croissants du Centre-Ville ! Je décide d’aller prendre l’ambiance sur la place Tahrir, les jours précédents les militaires avaient construit une stèle à « je ne sais plus quelle gloire » et le bruit courait qu’elle avait été détruite pendant la nuit.
Entre la rue Talaat Harb et l’angle de la rue Abd al Salam Aref je vois une curieuse silhouette qui se dirige vers les soldats armés et les chars. De rouge et blanc vêtue, un grand bonnet, elle avance ! Proche d’elle je la regarde, c’est évident, c’est la Mère Noël ! Mais que fait-elle là ? Je m’approche pour lui demander. Aussitôt elle se retourne et part d’un pas vif, j’essaie de la suivre, en vain, elle disparait, comme elle était venue.
La Mère Noël existe je l’ai rencontrée.
Mère Noël face aux barrages de l’armée sur la place Tahrir.
Le premier jour de la dernière année du deuxième millénaire au petit matin, la Cité des morts, au sud du Caire, le taxi s’arrête dans les encombrements, sur un auto-pont. En bas, un homme, un sac à la main, suit une piste dans la poussière de la ville. La pollution brumeuse adoucit la lumière du soleil levant, les minarets vibrent des appels à la prière de Fajr.
Les rues des quartiers populaires sont remplies de l’activité des petits métiers, des occupations de chacun dans une interaction complexe, l’un dépendant de l’autre, tous ayant leur rôle. Tout fonctionne dans un désordre parfaitement codé. Les romans d’Albert Cossery sont les meilleures illustrations du tissu social de la rue et de sa trame intangible. Dans la vaste palette des petits métiers, le plus simple est le portefaix. Il a une dignité. Il n’est pas un mendiant. Il ne vit pas de charité. Il n’a rien, pas d’outils, pas d’animaux, pas de local, rien sinon l’essentiel : lui et sa force. Il n’existe que par les autres, son utilité est certaine : il porte des fardeaux, il passe partout, même là où charrettes et ânes ne peuvent se faire un chemin. Il peut monter des étages, il peut se faufiler entre les voitures dans les encombrements, il est la « logistique » idéale dans le dédale des rues. Il ne coûte rien, il est corvéable à merci, il reçoit juste un dédommagement pour sa peine, sans plus, il est pauvre donc : « il n’a pas besoin de plus», juste de quoi se nourrir, juste de quoi survivre. Autrefois, dans les contes, il était celui par qui on sauvait son âme par l’intérêt qu’on lui portait, comme pauvre travailleur, selon les principes d’un des cinq piliers de l’Islam, la charité.
Il était Hindbad, le personnage-clé dans Sindbad le marin des Mille et une nuits. « Puissant créateur de toutes choses, considérez la différence qu’il y a entre Sindbad et moi ; je souffre tous les jours mille fatigues et mille maux ; […], pendant que l’heureux Sindbad dépense avec profusion d’immenses richesses. Qu’a-t-il fait pour obtenir de vous une destinée si agréable ? Qu’ai-je fait pour en mériter une si rigoureuse ? » s’interroge Hindbad le double-contraire de Sindbad. Ce que B. Bettelheim décrit dans la Psychanalyse des contes de fées : « On peut interpréter d’une façon différente en disant que ces existences opposées représentent le monde diurne et le monde nocturne de notre vie: l’éveil et le sommeil, la réalité et les fantasmes, le domaine conscient et le domaine inconscient de notre être. » L’analyse de B. Bettelheim est dans l’esprit de la société égyptienne contemporaine qui ne considère les personnes qu’en rapport avec leur fortune. Entre mythe et réalité le portefaix est le « référent » d’une société autiste dont la frayeur est de voir l’état de son peuple. Ignorer un problème, c’est déjà le résoudre selon un adage local. Il est interdit de parler ou de montrer la pauvreté en Égypte. Dans la structure urbaine archaïque des quartiers populaires du Caire, le portefaix a encore un avenir.
Pendant des années j’ai photographié des lieux magnifiques, luxueux pour des magazines et des publicités. Anne et moi avons visité l’Égypte en 1998, nous y sommes restés quinze ans, nous immergeant dans la communauté et documentant l’injustice et les souffrances infligées à la population égyptienne. Par delà mes portraits de rue j’ai aussi voulu montrer des lieux communs, invisibles par leur manque de lustre, marqués par leur misère ou leur désuétude, pour en laisser un document durable, opposable aux images bienveillantes. Pour montrer ces endroits autres, ces lieux publics ou privés, ces intérieurs de la vie quotidienne, habités ou abandonnés, ces lieux religieux ou pas, peu connus, rarement vus, j’ai créé ma page Architecture Ces galeries virtuelles sont un aperçu de ce fonds qui ne demande qu’à être exposé, concrètement.
L’amateur d’art qui achetait quelques œuvres dans sa vie selon son goût et/ou ses rencontres dans les ateliers et/ou galeries est aujourd’hui très rare, il est remplacé par « le Collectionneur », sorte de croquemitaine qui déambule dans des lieux « artistiques » où tout est formaté pour qu’il n’ait plus qu’à « matcher » sur ce qui lui est désigné comme « bankable ». Vous, artiste, pour être labellisé, vous devez avoir fait des résidences, participer à des expositions, avoir eu des achats de la part d’une institution et pour ce faire vous devez « envoyer » des dossiers selon des méthodologies très précises ( on en reçoit tellement ! ). La question est de savoir comment un artiste comme un écrivain pourrait intégrer cette dualité texte/image, comment pour « vendre » une histoire on lui imposerait d’en communiquer l’essence par un médium qui ne serait pas le sien.
Imaginons une écrivaine qui raconterait une aventure adultère en Extrême Orient initiée par un choc sentimental dans sa jeunesse. On lui demande « une présentation de la démarche artistique générale et une photographie de présentation d’une phrase tirée de l’œuvre proposée », une seule phrase et une seule photographie seront admises pour la compréhension de son travail ( on en reçoit tellement ! ) .
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