Le Rideau des femmes

En Égypte, le non-musulman peut pénétrer et visiter les mosquées. Ce sont des lieux calmes, frais, silencieux. Hors des heures de prière, les hommes s’y reposent, discutent, méditent, dorment parfois.
Et puis, au fond, dans un coin, devant un iwan, il y a un rideau.

Ce rideau est incongru. On ne sait trop pourquoi il est là. Il rompt l’harmonie du lieu, introduit une dissonance dans la composition des volumes. On dirait qu’il a été posé là pour être oublié, et pourtant il s’impose, silencieux et omniprésent.

Dans le travail photographique que j’e mène depuis j’ai mené pendant plus de dix ans en Égypte, j’ai toujours cherché à capter l’harmonie des lieux et la lumière — cette lumière si particulière, essentielle à l’architecture islamique, la lumière est « flamande », entre clair-obscur et rais de soleil.
Mon regard a longtemps été nourri par le XVIIe et le XVIIIe siècles européens : je photographie des maisons, des châteaux, des natures mortes. Dans cette esthétique, trois éléments dominent : la lumière, les fleurs et les drapés. Chacun possède son sens propre et influe sur celui des autres.

Dans ce contexte, le rideau de mosquée semble d’autant plus désarmant : il n’a aucune recherche esthétique. Seul l’usage prévaut. Il manque désespérément de fond. Derrière lui, il n’y a rien : un espace vide, des chaises brisées, des bancs, des lambeaux d’étoffe.
Lorsqu’on s’enquiert de son utilité, on apprend qu’il est destiné à séparer l’espace réservé aux femmes, afin qu’elles puissent prier « tranquillement ».

Tranquillement ?

Mais la mosquée n’est-elle pas, par essence, le lieu de la paix et de la tranquillité ? Qu’est-ce qui pourrait bien troubler la prière des femmes ? Pourquoi doivent-elles se tenir derrière ce rideau ?À mesure que la conversation avance, on découvre que, pour beaucoup, ce sont les femmes elles-mêmes qui troublent l’ordre. Il faut donc les cacher, disent-ils, afin que les hommes ne soient pas distraits, surtout lorsqu’elles se prosternent.

Ce rideau est captieux : par sa position, par son usage. « Cachez ce fantasme que je ne saurais voir ! » — voilà la logique. Plutôt que d’éduquer, on dissimule. On invoque la Loi, la tradition, « c’est comme ça depuis toujours ».

Un rideau islamique ?

Parler de l’islam est toujours un piège : il y a le texte, sacré, et son interprétation — souvent choisie dans une profusion d’hadiths plus ou moins authentiques, de fatwas plus ou moins opportunes. Mais sur le « rideau des femmes », point de fondement précis : ni verset, ni hadith. Certains affirment même qu’il contredit les enseignements du Prophète.

D’où vient donc cet artéfact ?


Le Prophète aurait dit : « Les meilleurs rangs pour les hommes dans la prière sont les premiers, et les pires sont les derniers ; les meilleurs rangs pour les femmes sont les derniers, et les pires sont les premiers. » (Muslim).
Il attendait après la prière pour laisser aux femmes le temps de partir avant les hommes (Abî Dâwoud). Et il recommanda à certaines de prier chez elles, non par exclusion, mais par protection.

Mais au fil des siècles, l’interprétation s’est durcie. On lit aujourd’hui : « Le rideau doit rester. S’il n’existait pas à l’époque du Prophète, c’est parce qu’il n’y avait pas de raison de le mettre. Aujourd’hui, pour se préserver des tentations, il est nécessaire. »
Ainsi naît la justification d’un usage sans origine.

Un rideau culturel

Lorsque j’ai compris que ce rideau n’était qu’une illusion, au sens barthésien du terme, il a pris une place centrale dans mon travail. Il révélait la vacuité d’un rigorisme s’appuyant sur des coquilles vides, transformant une habitude sociale en vérité religieuse. Cette pratique, paradoxalement attribuée à une parole de femme, n’est qu’un paradigme de la tartufferie masculine : l’expression d’un pouvoir qui s’arroge le droit de définir le visible.

Ce « rideau des femmes » n’est pas seulement un objet de ségrégation, c’est une posture : le reflet d’une certaine conception que la société égyptienne entretient d’elle-même. On cache ce qui dérange, ce qui pourrait heurter.
Lorsqu’un dignitaire doit traverser un quartier délabré, on couvre les façades de bâches pour masquer la misère — mais on ne répare rien.

Cacher n’est pas voir sans être vu.


Le moucharabieh incarne au contraire une tradition du regard. Il filtre la lumière, permet de voir sans être vu, mais il laisse deviner des ombres, des formes : il appelle l’imaginaire. Le moucharabieh est l’antithèse du rideau : profane, fonctionnel, il structure la relation entre intérieur et extérieur. À la mosquée al-Maridani de Darb al-Ahmar, la salle de prière est séparée par un grand moucharabieh, tandis que le rideau des femmes est relégué dans la cour.

Aux yeux de ceux qui acceptent cet état de fait, le textile devient un instrument de domestication : il rend la femme supportable. Mais cet interdit engendre des frustrations dont elle porte la faute. Cercle vicieux : la femme reste le bouc émissaire.

Le rideau, signe et image

Le rideau, dans mon travail, a toujours tenu une place essentielle. Par la fluidité de ses drapés, la texture de ses fibres, il structure l’image, la ferme ou l’ouvre. Il est à la fois obstacle et passage, clôture et promesse : qu’y a-t-il derrière ?

Dans notre culture judéo-chrétienne, le rideau n’est pas plus innocent : en peinture ou au théâtre, il cache pour mieux révéler. Il est un signifiant, un vecteur de l’imaginaire. Comment ne pas penser au rideau du Verrou de Fragonard, qui en dit plus que les deux personnages du tableau ?

Un rideau cache, un autre montre ; l’un tait, l’autre raconte.

Le rideau et l’abandon

J’ai abordé ce « rideau des femmes » dans le cadre d’un travail plus large sur l’abandon. L’abandon, cette maladie silencieuse qui frappe les lieux, les objets, les êtres. On laisse tomber, on renonce : un jour, sans raison apparente, on cesse de voir, de comprendre, de se soucier.

Je ne cherche pas à juger, ni à comparer des cultures. Mais il ne faut pas abandonner sous prétexte qu’on ne comprend pas.
La condition des femmes en Égypte demeure tragique : excisées, voilées, cachées dans les mosquées, enfermées dans les maisons, soumises à des maris souvent polygames. Ce n’est pas la religion qui impose cela, mais une lecture patriarcale et déformée.

Le « rideau des femmes » n’a rien de religieux. C’est une posture machiste, justifiée non parce qu’elle est prescrite, mais parce qu’elle n’est pas interdite.

L’horreur n’est pas seulement dans la guerre ou le sang : elle se trouve aussi dans un rideau, un voile, un regard, une attitude. Elle dure plus longtemps, s’infiltre dans la culture, dans les gestes quotidiens.
C’est cette horreur-là que j’ai choisi de montrer.

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Article pour la « Revue des femmes philosophes » de l’UNESCO piloté par Barbara Cassin.

La revue des femmes philosophes est téléchargeable ici : https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000221019


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