Le café el-Shams dans le quartier de Tewfikia dans le Centre­-Ville du Caire

Le quartier de Tewfikia dans le Centre­-Ville du Caire a toujours été un quartier populaire et passant. La création du souk aux légumes au début du XXe siècle lui a donné sa notoriété, au fil des ans c’est un des très rares lieux qui n’ait pas changé de nom après la révolution de 1952. A l’angle de deux grandes avenues, l’avenue Boulaq, aujourd’hui 26 juillet, et la rue Tawfik, aujourd’hui rue Orabi, un immeuble, un vaste immeuble de rapport construit en 1910 par l’architecte arménien Garo Balian pour le milliardaire Moïse Salomon Green. Ce bâtiment sans grand charme, dit de type napolitain, est coupé en son milieu par une sorte de ruelle, de patio qui permettait dans l’ancienne configuration du quartier d’aller de l’avenue Boulaq au souk.
La réputation du quartier dans les années cinquante/soixante était sulfureuse, peuplé de petits escrocs, de joueurs de tawla (backgammon) ou de dominos, … Dans cette ruelle obscure, ancien lieu de rencontres des routards et baba-­cools, surnommée “l’impasse de la Sérénité”, un café oriental, le “el­ Shams” – le Soleil – ­ constitue un monde à part, une sorte de havre de paix et de tranquillité dans cette ville surmenée.

C’est un endroit incroyablement cairote, son histoire est vague, le patron actuel dit que le café a été décoré dans les années cinquante par un couple d’artistes originaux, elle allemande, lui égyptien, mais bien sûr personne ne les a connus, c’est loin ! Et puis ça n’a pas grande importance au Caire ça existe et peu importe pourquoi, par qui, c’est et c’est suffisant.

C’est un des fleurons du style “Loulou khamastashar”, appellation ironique pour le faux style Louis XV (quinze se dit kahmastashar en égyptien). Les murs sont décorés de fresques peintes représentant soit des paysages, soit des scènes pharaoniques soit des genres de saynètes, avec des miroirs et des bordures en plâtre doré qui encadrent tout. L’éclairage aujourd’hui est fait avec des tubes fluorescents qui rendent l’atmosphère encore plus sinistre.

Dans le café la musique arabe, Oum Khalsoum, Abdel Halim Hafez ou Farid el­ Atrache, complètement distordue par le manque de qualité de la sono et par la volonté d’avoir du bruit arrive à être en harmonie dans ce contexte, ici pas de starlettes libanaises sur les chaînes satellitaires, ce n’est pas le genre de la clientèle. Les cinq salles et la terrasse sont occupées par des tables en fer avec un plateau en galala, le marbre égyptien le plus courant, les chaises sont ces éternelles chaises en bois qu’on trouve absolument partout, dans tous les cafés, même les horribles chaises en plastique moulé ne les remplacent pas, c’est une des composantes essentielles du café égyptien.

La clientèle est variée et change selon les heures. Le matin ce sont les marchands du souk qui viennent boire un thé ou un café, l’après­-midi ce sont les employés du tribunal d’à­-côté qui viennent faire une petite partie avant de rentrer chez eux et le soir ce sont les habitants du quartier qui passent la soirée entre amis en jouant aux cartes, aux dominos ou à la tawla en buvant du thé, du café ou du yansoon, ­ infusion d’anis. Le thé est de type “poudre à canon”, on le mélange dans une eau bouillante avec énormément de sucre et on le boit par petites gorgées très chaud, le café est “turkish coffee”, c’est aussi une poudre de café aromatisé parfois avec de la cardamome et que l’on boit soit sans sucre (ahwa sada) soit sucré “comme il faut” (ahwa mazbout) soit très sucré (ahwa ziyada), le serveur vient avec son petit pot, verse une partie dans le verre mouillé, tourne d’un mouvement de poignet le pot pour bien prendre le café au fond et finit de verser. C’est un rite et il doit être bien exécuté autrement le café n’est pas comme il faut ! Être au café est une composante importante de la vie égyptienne, c’est un moment de détente pour les hommes, il y a peu de femmes, elles restent à la maison et regardent, paraît-­il, des feuilletons à la télévision.

Dans ce décor d’opérette fanée on en entend par dessus la musique les conversations, les annonces et les rires des joueurs, le bruit des jetons de tawla ou des dominos, le glouglou des sheeshas. Les sheeshas sont des pipes à eau appelées ailleurs narguilés, tout le monde fume ce tabac âcre mélangé à de la mélasse et parfumé à la pomme, la fraise, au miel, … Un homme est spécialement chargé de ce service. Préparer et fumer une sheesha est tout un art, il faut que la préparation du tabac soit de qualité et bien dosée, de la quantité et la pression du tabac dans le foyer en terre cuite vernissée dépend la durée, trop tassée elle s’éteint, trop lâche elle se consume en un rien de temps. Puis vient le rite du charbon de bois, certains préfèrent une grosse braise, d’autres au contraire tout un ensemble de petites qui couvrent toute la surface du tabac, cela change le goût, la durée, et puis c’est une habitude ; l’homme en charge doit veiller en permanence à la qualité des braises pour que le plaisir du fumeur reste constant. La fumée a fini par colorer comme un mauvais vernis les murs et les peintures, cette teinte très particulière, jaunâtre domine et n’est pas compensée par la lumière froide des tubes fluorescents.

Toutes les salles ont presque semblables, mais il en est une qui est plus particulièrement prisé par les rares femmes qui viennent, c’est la plus petite, à gauche, celle qui a les petites danseuses sur les murs surnommée “la salle Degas”. Il n’y a pas de thème spécifique à chaque salle, les “bas­-reliefs” pharaoniques côtoient les couchers de soleil, les scènes champêtres avec des bouquets, des portraits avec des crues du Nil, … tout est mélangé, parfois un gros ventilateur est fixé en plein milieu, ça n’a pas d’importance … on voit au travers … !

Très peu d’étrangers viennent là, il faut le connaître pour le trouver, ce n’est pas non plus un lieu de rencontres des activistes révolutionnaires, c’est un café populaire égyptien qui garde sur ses murs, dans son ambiance et sa clientèle le souvenir d’un Caire cosmopolite, joyeux et baroque.

Cet article est paru dans le numéro de juin 2014 de World of Interiors


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